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LA MEUSE
LA PETITE ÉGLISE
MON AMI CONSTANT

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Le chantre du pays mosan

Rièzes-lez-Chimay
22-2-1896
Namur 28-7-1970

Son oeuvre
Biographie



Belle page d'anthologie extraite de 'MON AMI CONSTANT', roman publié en 1956

 

 

Je n'étais pas encore au bout de mes découvertes. Le catéchisme fut pour moi l'occasion d'un nouvel étonnement. Le curé qui nous l'enseignait était un bon vieux, largement septuagénaire, à tête de Renan qui n'eût pas mal tourné. Il était rhumatisant de pied en cap. Son presbytère en était cause. Noyé dans la verdure, il était pourri d'humidité. Mais le bonhomme refusait abattage et même élagage. « Mon successeur en décidera », tranchait-il invariablement devant les conseilleurs. « Ces arbres-là, moi, ils ne me gênent pas. Ça me gênerait plutôt de ne plus les voir. »
Il se cramponnait de même à la conviction de sa nécessité. Fort doux de nature, il se fâchait vraiment quand, bien intentionnés, des confrères lui conseillaient de prendre sa retraite. Ce mot l'indignait et le hérissait. "Suis-je donc gâteux ?", relançait-il. Le ton était sans réplique.
On lui prêtait aussi ce mot à la fois drôle et magnifique:
— Est-ce que le Christ a pris sa retraite ?
En attendant, il infligeait à sa paroisse un ministère cahotant, avec des offices interminables, des sermons rabâcheurs, des oublis et des distractions qui faisaient la joie du doyenné, mais le souci du doyen.
Ses génuflexions devenaient laborieuses. Il devait, pour se relever, s'accrocher à l'autel ou s'appuyer sur l'épaule d'un enfant de chœur. Nul ne songeait à en rire.
La vieille Catherine, une veuve un peu plus âgée que lui, était à son service depuis près de quarante ans. Elle le traitait en grand enfant, le morigénait et le tançait avec une affectueuse rudesse. Au moindre rhume du bonhomme, elle perdait la tête, le recommandait à tous les saints, devenait intraitable, car elle se serait fait hacher pour lui.
La première leçon de catéchisme à laquelle j'assistai m'ébahit. En ce printemps tout en tiédeurs et douceurs, le vieux nous rassemblait, garçons et filles, dans son jardin, sur une pelouse, à l'ombre d'un énorme tilleul où bourdonnaient des abeilles. Il y avait fait installer quelques banquettes basses. Mais elles étaient réservées aux filles. Les gamins, eux, s'installaient à même la pelouse, qui en tailleur, qui à croupetons. Lui, notre curé, il trônait dans un vieux fauteuil d'osier qui geignait au moindre mouvement. Avant chaque séance, la vieille Catu venait lui poser sous les pieds une caissette retournée. Elle s'en allait en marmonnant. On entendait: «rhumatismes.. imprudence... pas permis...» Si le soleil boudait un peu, elle forçait le bonhomme à endosser son caban. Il protestait. Mais elle était intraitable. « Je vous dis de prendre ça! », enjoignait-elle. Et il obéissait, avec un clin d'œil amusé vers notre bande.
Notre bande ? Une volée d'étourneaux, pas méchants, bien sûr, mais agités, écervelés, piailleurs et chamailleurs. J'ai maintenant l'impression que nous amusions le vieux, beaucoup plus qu'il ne le laissait paraître. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il nous aimait. Tous ces gaillards et gaillardes, il les avait baptisés, il avait catéchisé et marié leurs parents, quand ce n'était pas leurs grands-parents. Souvent même, il avait connu les aïeux, disparus depuis longtemps, et il savait les souches, les hérédités et les ressources comme un généalogiste qui eût été en même temps médecin et notaire.
Ce catéchisme eût fait les délices d'un peintre humoriste. Quelle naïveté! Quelle couleur! Et quelle vie! Je revois encore le gros Désiré Mouton. Sa position favorite dans l'herbe, à lui, c'était celle de l'agenouillement, avec le séant sur les talons. Il n'était pas plus bête qu'un autre, mais paresseux à faire envie aux escargots. Plus d'une fois, il lui était arrivé de s'endormir et de piquer du nez dans les pâquerettes. Le vieux curé riait alors que son ventre en tressautait et il gouaillait :
— ... la mange pas toute! Faut en laisser pour les autres baudets...
À propos de pâquerettes, il y avait souvent, dissimulé derrière le dos du Désiré, le Justin Picron, un petit malin tout en nerfs, celui-là, une sorte d'ouistiti folâtre et fertile en trouvailles drôles... Son jeu favori, c'était d'amuser ou de faire endêver les filles qui s'efforçaient, elles, et parce que les Religieuses les chapitraient avant chaque séance, de garder un semblant de dignité. Cette dignité-là ne résistait jamais plus de cinq minutes aux mimiques du Justin. Tantôt, il posait au petit saint, mains jointes, tête sur l’épaule, regard au ciel, une expression séraphique sur sa face de jeune singe. La farce épuisée, il sortait de sa poche un vieux pince-nez déniché Dieu sait où et, s'en affublant, se faisait de trois brins d'herbe une moustache qu'il maintenait de sa lèvre retroussée et frisait d'un doigt précieux. Les filles pouffaient, malgré l'air indigné et comminatoire de la grande Margot, la «
raccusette» , qui croyait accomplir un devoir sacré en rapportant fidèlement aux Religieuses de l'école les scandales du jour. Or, une fois qu'elle dardait sur le Justin un regard de Torquemada, le drôle eut une inspiration follette. Attrapant une pâquerette, il se mit à en détacher les pétales un à un, précieusement, avec une gravité impayable et sans lâcher des yeux la grande bringue à qui il dédiait l'aveu. Sur ses lèvres, elle pouvait lire:
«... un peu ... tendrement ... passionnément...» Toute la bande, côté cochets et côté poulettes, s'amusait merveilleusement. L'indignation de la grande Margot, elle, était sans bornes. Elle se leva, cria:
— M'sieur le curé, y a le Justin Picron y me fait des sales grimaces!
— Viens ici! enjoignit le brave homme au gamin.
Picron s'avança.
— Qu'est-ce que tu me fabriques là, derrière le dos de Mouton?
— Ça! fit sans hésiter le gamin effeuillant sa pâquerette.
Tourné vers la grande Margot, le bonhomme insista:
— C'est tout ?
— Y dit « tendrement et passionnément ».
Alors, on vit le vieil homme éclater d'un beau rire, si beau qu'il en pleurait.
Cependant que la grande Margot y allait, elle, d'une pleurnicherie rageuse.
— Toi, assieds-toi là, à côté de moi. À la première grimace, je te tords le cou.
Le Justin obéit, se composa un visage contrit. Sous cet aspect nouveau, il était plus irrésistible que jamais. L'instant d'après, se faufilant entre les pieds du vieux fauteuil d'osier, il entreprenait une savante émigration. Le curé le rattrapa par la tignasse comme il surgissait à sa gauche et ne le lâcha plus. En cette position nouvelle, le Justin y alla de toutes les contorsions du supplicié. On ne sait qui avait le plus de plaisir, du curé ou de nous. La vieille Catu elle-même, si renfrognée d'habitude, passant dans les parages, s'arrêta pour rire à son aise. Elle remarqua l'attitude de la grande Margot, isolée dans son amertume de vertueuse bafouée. Elle lui jeta:
— Quoi que t'attends pour rire avec les autres, toi, la grande Margot ? Profites-en, ma fille, profites-en! Le malheur, il est quéquefois pas loin...
Elle ne songeait pas du tout à jouer les prophétesses, la vieille Catu. Mais le fait est que le malheur, et le plus triste de tous, ne mit pas longtemps à toucher la grande Margot. Moins de six ans plus tard, elle tournait très mal, si mal qu'elle disparut du village et que ses parents eux-mêmes, quand on leur demandait des nouvelles de leur fille, parlaient de tout autre chose.

En ces parties — elles étaient à peu près quotidiennes et nous valaient une demi-heure que nous n'eussions pas échangée pour de l'or — Constant grandit encore à mes yeux. Il ignorait l'éclat de rire, le franc débridement, autant d'ailleurs que l'art de feindre. Son rire à lui était silencieux. Et il s'y mêlait une indulgence presque paternelle pour les espiègles qui le bousculaient de leur turbulence. Sa maturité tranchait, virile et tranquille, sur leur étourderie. Pour eux, il était le garçon à qui la souffrance, d'un seul coup, a donné par triste privilège les compréhensives bienveillances que d'autres ne gagnent qu'à prix d'années et de mécomptes. Aucun dédain dans cette attitude, pas même de la condescendance, possible seulement dans la conscience que l'on peut avoir de sa supériorité, mais — et l'on ne pouvait vraiment y découvrir autre chose — de l'amour. Oui, il se sentait aimé, le bon Constant, et il rendait ce qu'on lui donnait, comme on rend au soleil le sourire qu'il vous envoie, au petit enfant la caresse qu'il vous offre.
Aucun de ces galopins ne manquait de cœur. Quelques-uns même, ils le prouvèrent dans la vie, étaient faits d'un métal aussi pur que fruste. S'ils raisonnaient peu, ils sentaient de toute leur sensibilité neuve et curieuse. Et ils cueillaient au vol, comme l'oiseau les insectes, les mots de leurs parents qui évoquaient parfois la «
Cense du petit bierdji » , que le malheur avait foudroyée naguère et qu'un drame sourd habitait encore. S'il arrivait à ces gamins, à l'école ou au catéchisme, de rire à crache-luette des bévues du bon Constant (les Pharisiens devenaient chez lui des Parisiens, il lisait « l'arbre de Noël » au lieu de "l'arche de Noé" et attribuait la conduite de la première croisade à un certain Godefroid le Brouillon), jamais ces galopins ne mettaient dans leur joie la dérision qui ulcère. Ils riaient comme ils eussent ri d'une drôlerie de leur grand-père illettré mais respecté. Et Constant riait avec eux, heureux au fond du plaisir qu'il leur offrait.
Durant quelques jours, j'avais cru à une menace sérieuse du bon curé... « Si tu n'apprends pas mieux tes leçons, je devrai retarder d'un an ta communion solennelle! » Malgré sa résignation ordinaire, Constant semblait s'en tracasser. Je m'attachai de mon mieux à le rassurer.
Il dit ça comme ça, lui répétais-je, mais il t'aime trop pour te punir.
— Tu crois ? Oui, bien sûr, on s'aime bien. Seulement, y «doit» peut-être me punir... Z'ont leurs règlements, les curés!
Ouiche, leurs règlements!
Un jour, sur je ne sais plus quelle réponse éberluante de mon Constant, le pauvre curé se fâcha. Déjà, il allait lui lancer son anathème coutumier, aussi bénin d'ailleurs que sa menace quotidienne de nous couper les oreilles ou de nous étrangler de ses mains. L'index pointé vers le nez de Constant, il commençait:
— Toi, cette fois...
Il s'arrêta net... Dans les yeux du garçon qui baissait la tête, il avait eu le temps de voir perler deux larmes, deux grosses larmes que le pauvre ne pouvait vraiment retenir. Elles lui coulèrent sur les joues, se rejoignirent sous son menton. Il les essuya d'un coup de manche furtif. Bien peu, parmi la bande, s'en aperçurent. C'est que le garçon pleurait comme il riait, en silence. Dans la peine comme dans la joie, il ignorait l'éclat. Il était difficile de savoir jamais s'il partageait bien nos liesses, mais ce jour-là, par contre, je compris — et avec quelle parfaite sympathie ! — que sa souffrance, parfois, atteignait des profondeurs cruelles.
Et ce qui suivit me bouleversa.
Le vieux curé, coupant court et bafouillant un peu, se tourna vers les filles, fit réciter à l'une d'elles la leçon du jour, y alla de quelques commentaires. Il paraissait brusquement malheureux, l'esprit fort loin de ce qu'il nous racontait.
— Suffit pour aujourd'hui... Filez!
Bien courte, cette leçon-là! La sortie fut impétueuse, comme toujours.
Avec un signe à Constant et un sourire triste, le vieux:
— Viens près de moi.
Le pauvre hésita, me toucha la main, souffla, suppliant:
— Ne me quitte pas!
Je me tins à quelques pas...
— Pourquoi que tu pleures ?
Les mâchoires du garçon se serrèrent, frémirent. Il courba la tête, malaxa la vieille casquette qu'il portait en toutes saisons. Il cherchait la réponse ou, plutôt, tentait de se raffermir un peu avant de l'exprimer.
— Pourquoi ? répéta doucement le bon curé.
— Je vois bien qu'y a pas d'avance... avoua Constant.
— Que veux-tu dire ?
— Mes leçons, j'ai beau les étudier, elles... elles passent le tout outre de ma tête. Je dois y avoir un trou... Alors, mes pâques solennelles, je pourrai jamais les faire.
Toujours, je reverrai le tableau. Un silence suivit. Le vieux bonhomme, la tête inclinée avec une expression d'immense tendresse, avait posé ses deux mains sur les épaules du garçon. D'une voix très douce qui tremblait un peu et qui espaçait les mots, il murmura:
— Mon petit Constant... tes pâques, mais tu es celui qui les mérite le mieux! Il est de grands saints qui en savaient moins que toi. Ils se contentaient d'être doux et humbles de cœur, d'accepter la souffrance, de servir, d'aimer...
Il voulut parler encore, mais les mots s'étranglaient dans sa gorge. Et soudain, attirant le garçon contre lui, il l'embrassa et partit, voûté, vers le fond de son jardin.
De sa cuisine, la vieille Catu avait probablement suivi la scène. Par la fenêtre ouverte, nous eûmes le temps de la voir qui s'essuyait les yeux d'un coin de son tablier. Et comme nous allions sortir, elle nous héla:
— V'nez prendre quéque chose... Ça vous f'ra du bien.
C'était un vendredi. Un parfum délicat montait d'une grande marmite posée sur le poêle. Catu nous expliqua:
— Le vendredi, pour son dîner, Mossieu le curé, je l'y fais du cacao... Y en a bien une tasse pour vous.
Nous acceptâmes après quelques protestations de pure forme, mais que nous avions bien peur de voir la vieille Catu prendre au sérieux. Elle nous contempla, buvant son cacao, comme si nous lui offrions le tableau le plus délicat de sa longue existence.

 

Arthur Masson (1896-1970), docteur en philosophie et lettres, est un écrivain belge de Wallonie (partie sud de la Belgique). Il créa le personnage de Toine Culot qui le rendit célèbre. Il écrivit une trentaine de romans, où le wallon est délicatement inséré.  Il y exprime émoi, amitié et richesse du cœur. Chantre du pays mosan, il a décrit la vie des petites gens et des villages, avec humour, mais profondeur aussi. De ce fait, il a été comparé à Marcel Pagnol, notamment.


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