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LA MEUSE
LA PETITE ÉGLISE
MON AMI CONSTANT

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Le chantre du pays mosan

Rièzes-lez-Chimay
22-2-1896
Namur 28-7-1970

Son oeuvre
Biographie



Belle page d'anthologie extraite de 'CAYAUVAL GAI VILLAGE', roman publié en 1951. Elle inclut des expressions en WALLON, dialecte français issu du roman, parlé dans les provinces de Hainaut, de Namur et de Liège (en Wallonie, partie sud de la Belgique).
 

 

Elle n'a pour elle, vraiment, que la touchante simplicité des toutes vieilles paysannes indifférentes aux prestiges artificiels de l'ornement et aux séductions de la coquetterie. Le style ? Ce mot-là n'a pas de sens à Cayauval, ni dans la région. On y construit solide et sobre et c'est la seule règle. Les années se chargent du reste. Les jours obstinés qui passent et s'accumulent sur une bâtisse lui font au bout d'un ou deux siècles son vrai visage de probe rudesse, de recueillement méditatif et de respectable pauvreté.

Un millésime formé de grands chiffres de fer ancrés sur le fronton de la tour et probablement grossoyés par quelque forgeron pieux de ce temps là, proclame que l'église fut édifiée en 1738. Neuve, elle devait être banale et, somme toute, assez incohérente car, si les pierres d'angle de la tour et les parements du porche sont d'authentiques produits indigènes, le reste est fait de briques qui furent d'un rouge aveuglant de baies de sorbier et qui plantèrent sans doute longtemps, dans le paysage tout en demi teintes, un mât flamboyant. Pourtant, et selon toute vraisemblance, ce fut à ce moment là que les paroissiens de Cayauval apprécièrent le plus la discutable splendeur de leur église. Elle succédait à une chapelle étriquée et caduque, elle leur paraissait vertigineuse, on la voyait de loin, et elle rutilait.

L'écarlate flambant a viré au rose mourant, avec, de ci, de là, comme des halos cuivrés. Les pierres d'angle ont des caries noires. Pluies et vents y ont plaqué des lichens de vieil argent, des dartres de mousse qui verdissent ou rouissent au fil des saisons. En un jour que nul ne sait, un lierre s'est agriffé au flanc de la tour. On ne l'y planta point. Le vent, ou quelque passereau, en jeta la graine sur le terreau accumulé dans le recoin d'un contrefort. A présent, il est énorme, tourmenté, puissant, et s'est si bien intégré à la muraille que l'enlever de là serait peut être une mutilation aussi mortelle pour les pierres que pour la plante. On se contente de l'élaguer de temps à autre, d'en rogner les pousses qui vont chatouiller les corniches, de le guider autour des baies, d'en recueillir le bois mort, de jouir de l'étonnement des passants qui le découvrent, et d'y écouter, dans le silence tiède des soirs d'été, les pépiantes sornettes des oiseaux jeunes mariés.

Et la vieille église, ainsi déteinte et ainsi vêtue, est devenue une chose splendide. Le toit d'ardoises lui même, sommé de sa croix maigre et de son coq décati, coiffe la tour et la nef d'une harmonieuse capeline couleur d'étang forestier. Un peu de soleil doré là dessus et deux pigeons blancs, en voilà assez pour faire de l'église un ostensoir pour le Bon Dieu, un ravissement pour les artistes et un motif supplémentaire pour que les gens de là bas trouvent leur Cayauval joli et l'aiment un peu plus.

Jamais, le visiteur étranger n'entre d'emblée dans l'église. Il commence par visiter le vieux cimetière qui la ceinture. Bienheureux morts! Ils ont choisi leur temps. Ils furent de l'époque où l'on revenait dormir éternellement à l'ombre du clocher. Ainsi, la vie était un cycle qui, du baptistère au catafalque, se bouclait sous la même croix. Et les survivants n'avaient pas même l'humaine possibilité d'oublier leurs morts. Ceux ci les attendaient pour ainsi dire sous le porche, venaient à leur rencontre en chaque circonstance pieuse et même profane, car on dansait, les soirs de ducasse, non loin d'eux. Ils avaient encore leur part de la frairie et l'intime proximité de leurs cendres familiales était peut être pour la folâtre jeunesse une leçon grave et une sauvegarde.

...Les tertres sont nivelés. Les croix, ou bien sont brisées, ou bien sont tombées. Les pierres tombales portent presque toutes une houppelande épaisse de verdure. Qu'importe ? Chaque année, des mains vigilantes font un brin de toilette au vieux cimetière désaffecté, redressent des croix, coupent des ronces, ravivent même de la pointe d'un couteau ou d'un burin les inscriptions naïves gravées dans la pierre. Ces volontaires de la pieuse corvée n'ont pas connu ceux qui gisent là. Ce sont des aïeux bien plus que des proches. Mais ces défunts inconnus portaient tout de même des noms qui sont leurs et qui revivent encore dans leurs enfants. Le geste est un hommage et une leçon. Il assure une continuité dans l'honneur gentilice qui, exemplaire en son humilité, peut se passer d'autre blason. Ainsi, le vieux cimetière autour de l'église, c'est encore l'immanent rappel d'un inéluctable aboutissement, d'un devoir de gratitude et d'une consigne de vertu.

*

L'intérieur est un pieux capharnaüm, mais qui ferait le ravissement d'un coloriste. Il n'est pas une seule nuance de la palette, en effet, qui ne soit représentée dans le sanctuaire. Les murs sont d'un blanc laiteux avec des soubassements de pierre grise veinée de quartz scintillant. Les dalles du pavement, elles, sont d'un bleu ardoisé. Les autels et les confessionnaux, très vieux, on les fit en plein chêne, du chêne à présent si sombre qu'il ressemble à de l'ébène, mais avec quelques dorures éteintes qui, de ci, de là, en égayent l'austérité.

Dans le fond, à gauche du porche, on a érigé un jour une mise au tombeau. C'est un enrochement de vraie pierre, avec une niche qui figure le sépulcre. Mais les personnages sont en plâtre barbouillé de bleu pervenche et de rose bonbon. A l'inauguration, ça devait être presque blasphématoire. Le miracle, c'est que le soleil, qui entre dans l'église comme chez lui par des fenêtres sans vitraux, et la poussière, ont fait de l'assemblage hérétique de pierre et de plâtre un ensemble unitaire et presque beau. Le Crucifié, surtout, est pathétique. Avec un réalisme cruellement insistant, la poussière souligne les sillons et les ravines que laboura le supplice sur le divin cadavre, et des gouttes de sang qui ruisselaient et semblaient fluer encore, écarlates, elle a fait du sang figé dans une sombre coagulation. Ce corps glacé et martyrisé, étendu sur les genoux de la Vierge, force l'indifférent lui-même à s'arrêter et ne le libère plus de sa douloureuse obsession.

Il y a aussi le baptistère qui, lui, est une relique de la vieille église, celle qui a disparu. Sur ce bloc presque cubique, creusé d'une cuvette et recouvert d'une calotte de bronze, bien des archéologues et des curieux sont venus se pencher. C'est que des figurines sculptées en ornent les coins. Elles sont usées au point qu'il faut une foi aveugle pour accepter qu'elles représentent les quatre Évangélistes plutôt que des magots ou des écureuils. N'empêche, les gens du cru sont fiers de leur baptistère comme d'un trésor unique, inestimable. Les entendus, et ceux qui se veulent tels, vous datent le monument du 13e siècle. Les autres, ceux qui n'aiment pas de se compromettre ou d'étaler leurs connaissances, vous servent tout bonnement “que c'est ossi vî qui l'villâdje, qu'i gna in mossieu qu'a fait in lîfe dissus, qu'i gna des boches aveu des lunettes qui sont v'nus lontins tourné autoû, qu'on a bé yeu peû di l'vèye s'avolè et qui gna ossi in Américain qui n'n'a offru ène fortune, mais qui nos curè n'a né stî pu bièsse qui li!


(wallon) = ...Que c'est aussi vieux que le village, qu'un monsieur a écrit un livre sur le sujet, que des boches à lunettes sont venus tourner longtemps autour, que l'on a eu bien peur de le voir s'envoler et qu'un Américain en a offert une fortune, mais que notre curé n'a pas été plus bête que lui.


D'ailleurs, ajoutent les paroissiens, “i n'est né à vînde. Si ç'n'asteut né comme ça, gna lontins qu'i n's'reut pus là...


(wallon)  =  Il n'est pas à vendre, ou bien il y a longtemps qu'il ne serait plus là…


*

Tout cela est à peu près vrai. Et le même Américain, qui paraissait opulent et, par hasard, s'appelait Isaac Hirschfeld, a encore proposé au curé un beau paquet de dollars en échange d'un vieux confessionnal dont le galbe ventru lui plaisait et qu'il voulait dénaturer en bibliothèque. Poli, mais inébranlable, le curé a encore refusé. C'est alors que l'homme de New York est tombé en arrêt devant l'effarante collection d'ex-voto qui, dans le dos de la statue de saint Antoine, tapissent tout un pan de la muraille avec des possibilités d'agrandissement. Et là, le citoyen du Nouveau Monde qui, pourtant, avait vu pas mal de curiosités en sa vagante existence, est resté un moment suffoqué. Ce pieux bric à brac de plaquettes de marbre gravées de lyriques expressions de gratitude, ces cœurs de dimensions variées en métal argenté, ces jambettes de cire, ces pieds grandeur nature, moulés d'ailleurs sur des pieds vivants qui, pour l'épreuve, n'abdiquèrent rien, ni de leurs œils-de-perdrix, ni de leurs nodosités digitales, ces masques eczémateux, ces béquilles miniatures et ces cuirs orthopédiques, tout cela a fait ouvrir à Master Isaac Hirschfeld une bouche telle que le curé aurait pu facilement lui chatouiller les amygdales de son goupillon. A la fin, montrant la panoplie, il a demandé:

- Pouqwâ?

Un homme qui ne s'attendait pas du tout à la question, c'était le curé. Pris de court, il a trouvé :

- Reconnaissance!

L'Américain a réfléchi d'un air pénétré. Ses yeux ont fait le tour de l'église. Son regard s'est arrêté à chacune des effigies de plâtre sacré qui ornent murs et piliers. Il n'y a rien découvert de comparable à la collection des ex-voto offerte à saint Antoine. A la fin, le plus sérieusement du monde, il a articulé, cherchant des mots :

- Pouqwâ, lui, il fait plus de business que les autres pêsonâges?

Tout secoué qu'il fût par la question, le bon curé s'en est encore tiré avec honneur. Avec une parfaite gravité, il a laissé tomber ce seul mot :

- Spécialiste...

Et l'autre, bien convaincu qu'il venait de s'instruire, a emporté le mot en Amérique avec la même gravité.

*

Hélas, c'est tout ce que l'original a emporté de sa visite, laissant même au curé le souvenir d'une fugitive émotion et d'un espoir déçu... Il avait cru un moment que le Yankee allait le débarrasser à prix d'or de son accablant bric à brac. Il faut croire que, même pour un Yankee, c'était trop laid. Et ce jour là, resté seul, le pauvre abbé s'est attardé à contempler la tapisserie poussiéreuse des ex voto d'un regard qui détaillait l'horreur. Il s'est même offert le morne plaisir de lire une à une les épigraphies macaroniques gravées dans les plaquettes. Et à côté de la banalité stéréotypée, article de bazar vendu à prix de fin de série, “Reconnaissance éternelle” et “Merci pour une faveur obtenue”, il a lu, croyant rêver, des odes brèves, mais exaltantes composées par des échauffés à qui il fallut double surface pour épancher leur gratitude lyrique : “Saint Antoine, grâce à vous, il m'est revenu. Merci”. “Saint Antoine, vous m'avez rendu la prospérité. Soyez béni.” - “C'est vous qui l'avez mis sur mon chemin, ô grand saint Antoine. Acceptez ma reconnaissance.” - Un autre, mari généreux mais grammairien médiocre, proclame par le burin du graveur : “Gloire à vous, saint Antoine, qui m'a ramené ma compagne.” Et pour finir, l'amour maternel y lance un cri passionné : “Merci, puissant saint Antoine, pour les enfants que vous m'avez donnés.”

Car la dévotion au bon saint est ainsi faite qu'elle a, si l'on peut dire, élargi le secteur de sa compétence thaumaturgique en jouant sur un mot. A l'origine, il était, pour reprendre l'expression du curé, le spécialiste à qui l'on recourt lorsque l'on perd un objet ou que l'on ne sait plus où il gîte. De là à promouvoir le saint de Padoue en infaillible factotum qui non seulement fait retrouver ce que l'on perd, mais fait trouver ce que l'on désire, il n'y avait qu'un pas. Ainsi, bon gré, mal gré, le pauvre saint se voit attribuer le mérite de réussites commerciales, de chances financières et même de mariages ahurissants qu'il n'aurait jamais osé imaginer, ni surtout favoriser, par crainte des représailles. Pis, il se voit encore remercié pour des rabibochages qu'il ne pourrait vraiment commettre que par goût du danger ou propension à la farce.

... Ce jour là, le curé s'est attardé, mélancoliquement songeur, devant l'album mural de la gratitude cayauvaloise au saint padouan. Et il lui a semblé que lui même, le sourire séraphique du bon saint Antoine était voilé d'une résignation un peu désenchantée. Dans ce regard, il a cru lire, le bon curé :

Écoute, l'abbé... Ce n'est pas à moi, théologien de la bonne espèce, que tu pourrais décemment faire la leçon. Ici bas, déjà, j'aurais compris que l'indulgence est de règle devant l'imparfait, et la charité requise devant l'aberration. D'où je suis à présent, on voit les choses de plus haut encore. Toute cette foi déviée te désole, je le sais bien. Et je sais aussi que des niquedouilles transis entrent dans ce temple qui courent vers ma statue de plâtre comme ils courraient vers un fétiche, et sans penser un instant à saluer le Christ du tabernacle... Pêle-mêle, ils jettent à mes pieds leurs doléances saugrenues, leurs désirs strictement temporels, leurs rancunes tenaces, leur soif de vengeance parfois. De l'intercesseur et du sauveur d'âmes que je voulais être, ils ont fait une sorte de sorcier magicien, gérant habile du dépôt des objets perdus et arrangeur universel de la terrestre misère. Du tronc que l'on fixa sous mes pieds, tu le sais bien, ils ont fait une tirelire à pourboires concussionnaires. On me donne pour m'acheter. On me récompense comme tel... Fais donc comme moi, curé : accepte, subis, souris, compte et canalise. Et dis toi, tout de même, que tous ces drôles de paroissiens, toujours et terriblement intéressés, exigeants et impératifs parfois jusqu'à la menace, tous ces demi nègres qui viennent dépaqueter sous mes yeux leurs cupidités, leurs matériels soucis et leurs rancœurs ne sauraient plus trop bien où se trouve le temple du Maître si l'on ne m'y avait installé. Ceux qui me viennent me reviennent souvent, parce que, à défaut de lumière, ils ont de l'appétit. Ils refont ainsi un chemin désappris. Somme toute, je suis pour le Maître une sorte de concierge introducteur ou, si tu préfères, un agent de la circulation qui fait de son mieux pour indiquer la bonne voie au carrefour brumeux où se croisent la foi et la superstition. Sois donc tolérant aussi, mon pauvre curé. Laisse sans rien dire les plaquettes envahir les murs du temple, laisse les cires à eczémas étaler coram populo leurs sanies et leurs pustules, encaisse les oboles, les pourboires et les pots-de-vin, fais en de la pitié, de la charité, de l'amour et, avec moi, prie pour ceux qui me les infligent en croyant m'honorer...

Et le bon curé, là dessus, est allé s'agenouiller sur son prie Dieu, devant le tabernacle... Au Maître de toutes les compréhensions et de toutes les mansuétudes, il a fait l'offrande de ce qu'il acceptait comme un sacrifice pastoral pour le salut de la dévotion utilitaire et de la foi inversée.


Arthur Masson (1896-1970), docteur en philosophie et lettres, est un écrivain belge de Wallonie (partie sud de la Belgique). Il créa le personnage de Toine Culot qui le rendit célèbre. Il écrivit une trentaine de romans, où le wallon est délicatement inséré.  Il y exprime émoi, amitié et richesse du cœur. Chantre du pays mosan, il a décrit la vie des petites gens et des villages, avec humour, mais profondeur aussi. De ce fait, il a été comparé à Marcel Pagnol, notamment.


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